Il aurait eu cent ans, moi soixante-cinq : que m’aurait dit mon père?

 


Tête baissée. C’est ainsi que je marche aujourd’hui. Non pas d’épuisement, mais de honte. Derrière mes paupières fatiguées, son regard perce encore le silence du miroir.

Un regard inquiet, habillé d’un sourire amer. Ce soir, le sommeil était éveillé. Et au matin, son souffle peuplait mes songes.

Il aurait eu cent ans, l’homme que l’on n’enterre jamais. Moi, soixante-cinq, l’âge du doute et du retour sur soi. Alors j’ai rêvé de ce qu’aurait-il dit.

À ses amis d'hier, Nkrumah, Senghor, Boigny,  il aurait dit : « Voici mon fils, porteur de nos cicatrices, mais aussi de nos silences. Il cherche, tâtonne, se relève…son pas n’est pas ferme, mais son cœur bat encore au rythme de la nation à venir. »

Et le soir, au chevet d’Amato, à maman Opanago, il aurait confié : « Il vacille, notre fils. Loin des tambours, il entend encore nos cris. Le feu brûle autour de lui, mais il a oublié comment chanter la pluie.Pourtant, en lui, l’étincelle vit. »


Pourquoi cette humiliation, pourquoi notre terre refuse encore de porter des chants  de nos ancêtres unis par le sort pour un ensemble fort ?
Ton cousin Fanon te désignait déjà : le revolver au cœur de la famille centrale.

Où est ton contrôle ? Où est ta dignité ? Que dis-tu du sang de M’polo, et de Okito ? Où sont les tombes ? Où est la mémoire ?

Mon père aurait évoqué vingt-neuf mille deux cent vingt jours, de vie entière  de douleurs muettes, de labeurs sans gloire, de coups encaissés au nom d’une peau. Des journées de famine, des nuits sans toit, des silences trop longs. Et toi, fils, que fais-tu avec cette histoire ?

T’ai-je confié le 30 juin 1960 pour que tu l’échanges contre un fauteuil, ou pour que tu l'enseigne avec fierté ? 29 220 est le code de la liberté pour la nation.

Sans me regarder, mon père aurait dit, comme un feu qui refuse de mourir :Tu leur as serré la main?  Eux qui ont éventré nos femmes, piétiné nos villages, fait de nos terres un marché libre. Notre lutte fut noble de larmes, de feu et de sang. Honore-la, ne la marchande pas.

Mon père, cette race qui ne meurt jamais


Mon père est d’une race qui ne meurt jamais. Ses idées coulent dans les veines de la jeunesse insoumise. Son nom est un cri, son ombre, un drapeau. Ce 2 juillet 2025, dans le quartier où circulent les âmes exilées de mes frères, la lionne née du mélange des cendres de mon père et de ceux qui sont partis au pays des grands glaciers m’a appelé à photographier sa tombe lointaine, la tombe de mon père sans dents, car le mensonge a voulu mâcher la vérité.

De la tombe aux vivants : une voix s’élève, celle de la lionne.

Entourée de ses amis et compagnons de lutte, malgré l’absence de ses frères, La lionne a crié pour la libération des peuples opprimés de Gaza, Haïti, Soudan, Ukraine et du Kongo, appelant à l'arrêt des violences maquillées de diplomatie. Elle chantant les noms des combattants de la liberté. FREE CONGO, FREE GAZA…


Et moi, honteux, sans orgueil, j’ai pris le métro à la station Porte de Namur à Bruxelles, retournant dans mon exil intérieur.

Ce matin encore, le regard de mon père m’habite, ses mots battent dans mes tempes, comme un tambour ancien.

Il me dit: relève la tête, Kongo. Tu ne portes pas ton nom pour rien, le combat est un impératif pour la dignité.



Boly Mpany Mpongo
Éco-Réalisateur | Producteur | Photographe Péri-urbain




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